"...le serveur dépose mon verre...un bon whiskey irlandais comme je les aime, sans glaces. Un Blackbush, pour la nostalgie et la mémoire. Slante! Un flash de cette vie d'avant, dans cette île verdoyante et sauvage; l'humidité constante et la force du vent; les maisons abandonnées, l'histoire, la famine, la violence. Mes racines. Bon suffit, on revient au présent.
J'adore quand ce liquide réchauffe et brûle ma langue et ma gorge. À petites gorgées, j'apprécie. Je me remets en tête les détails importants, mise en place du personnage, et j'attends en m'appropriant l'endroit. Pas beaucoup de femmes seules dans cet établissement. Je détonne un peu mais ça ne fera qu'accentuer le sentiment de conquête du prédateur. Je sais que dans les yeux de ces hommes qui jettent un regard furtif dans ma direction, profitant d'une distraction de leur compagne, ou des esseulés qui se permettent carrément une évaluation visuelle, j'apparais comme une biche sur le bord de l'affolement tout en dégageant une féminité débordante de promesses et d'assurance de plaisirs. Trop facile. Z'avez pas idée.
Bon le voilà qui arrive. Quelques banalités échangées, on passe à l'action, après un caprice d'un 2e whiskey, pour moi, bien sûr sur son compte.
Une autre scène, l'ambiance se transforme. C'est comme si en changeant de décor, la dynamique et la couleur des personnages se présentaient sous une autre lumière. La vraie vie dans son implacable vérité. J'aime, ça me ramène les pieds sur terre et me rappelle les raisons pour lesquelles je m'évade.
Dans un premier élan il explore la résistance et tâte la latitude en profitant de l'ombre d'une ruelle quelconque, assez soudainement. J'apprécie l'audace. Bon "move". Ce sera peut-être intéressant finalement.
Dans un chez lui plutôt dénudé, il s'expose rapidement après un autre baiser assez mouillé et fouillé. J'suis allumée. Je me perds dans le jeu du désir. Il reconnaît mon abandon. Pause imposée de lui. Mmmmm...oui; il s'y connaît. J'anticipe alors.
Subtil dans sa perversion, j'ai appris tout ce qu'on peut faire avec une bouteille de "grappa", à partir de son état plein à la sortie du congélateur, dans l'unicité et le partage ludique du liquide, dans la bouche, sur le corps et dans la tête, jusqu'à son utilisation dans un coin de la chambre, en m'appuyant et m'aidant de mes mains sur les murs, pour cette image dictée provenant de ses fantasmes fouillés.
Je réponds aux ordres et il tient la corde. Dans un état non plus second mais en tierce et en juxtaposition, je participe et me plie à ses jeux avec ces drôles d'objets, ses jouets; certains contrôlés à distance, d'autres illuminés, et quelques uns auxquels il a pu trouver d'intéressantes utilités. Que de surprenantes sensations, la découverte extrême dans le sexe sans limitations!
Pour ces trois heures, je ne peux nier le plaisir éprouvé; malgré mon laisser-aller j'étais en apprentissage et j'ai pu apprécier. Mais pas le décor anonyme et insipide, qui par moments, dans la lumière froide, me ramenait une lueur de réalité.
Je révise objectivement la soirée. Il a souri, c'est bon signe, j'ai appris en être soumis et il a jouit.
Pas si mal, c'était l'art du pur plaisir, sans amour, qui implique que je conserve mes orgasmes pour moi, sans qu'ils s'en doutent. Ce sont mes règles, mes barricades, mes remparts. Je ne donne pas, je prête, je m'offre mais n'abdique. Je reprends mes effets ici et là épars, effaçant mes traces de cet espace.
Une fois l'homme repu, j'ai pu quitter dans l'ombre et prendre le chemin vers mon nid. Je me sens rapace mais un contentement serein me suit... Je me revois sur la verte falaise, témoin de la puissance de la nature et de l'instinct de survie. Je respire et je vis."